RAPPORT OFFICIEL DU COLONEL JEAN DE BUTLER SUR LES OPERATIONS DE LA LIBERATION DE LA CORSE EN 1943 PAR LE 1ER REGIMENT DE TIRAILLEURS MAROCAINS
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La chasse au sanglier en 1943.


UNE CHASSE EN CORSE

L'Etat major du Régiment - le 1er Régiment de Tirailleurs Marocains - avait établi ses quartiers d'hiver dans le superbe château d'Oletta, gros bourg de la Haute-Corse, à peu de distance de Bastia dont il est séparé par le relief.
Nous étions une douzaine d'officiers aux repas de midi et du soir et le haut de la table était occupé par le Colonel de Butler commandant le Régiment…
Notre installation, en octobre, coïncida avec l'ouverture de la chasse, pratique quasiment sacrée dans ce pays insulaire.
Le seigneur de cette magnifique portion du maquis qui s'étend de la crête orientale à la baie de Saint-Florent, le Comte de Piana, invita le Colonel, bon fusil, à l'ouverture. Il s'agissait, bien entendu, de chasse au sanglier.
Le lundi, lendemain de cette ouverture, Le Colonel, très satisfait du tableau réalisé, nous dit que chaque samedi à l'invitation du Comte, un officier serait désigné pour participer à la chasse du lendemain.
La fin de saison de chasse était pour un certain dimanche de mars. Au repas de samedi, le Colonel faisant des yeux le tour de la table : " tiens, mais notre vétérinaire me semble tout désigné pour cette clôture ! " " Mon colonel, je n'ai pas de fusil de chasse. " Eh bien ! vous en emprunterez un ! ".
Aucun succès dans mes recherches.
Le dimanche matin, je monte dans ma jeep et mon fidèle chauffeur me tend ma mitraillette mauser 9m/3. " Tu sais, mon lieutenant, le chargeur est plein (32 balles), on ne sait jamais !
Le Comte de Piana est là avec une vingtaine de gens de toute conditions, avocat, notaire ou paysan, avec au bout d'une ficelle des chiens de petite taille un peu bâtards, la plupart des beagles, mais parfait pour la " bête noire ".
Mon arrivée, saluée très courtoisement par le Comte et chacun de ses invités, est toutefois accompagnée de quelques sourires qui frôlent la franche rigolade à la contemplation de mon engin de mort.
J'explique au Comte ma situation et lui demande de me poster à un emplacement où je puisse faire du bruit et éloigner le " fauve ". Il désigne un de ses rabatteurs qui m'emmène, tout en bavardant, à une bonne quinzaine de minutes de marche, à l'endroit désigné.
Dans un mur en pierres sèches de peu de hauteur, peut-être un mètre, un étroit passage indique un sentier qui remonte vers la colline. De chaque côté du mur, une petite surface bien dégagée de sable. " Vous voyez, mon lieutenant, vous ne risquez pas d'être dérangé, le passage est plein de toiles d'araignées ".
Au même moment, retentit au loin, dans la colline, grâce à un puissant appel de cor, le signal du départ des rabatteurs.
Mon compagnon : " Oh ! ben bon dieu ! je n'ai que le temps de prendre mon poste " et il disparaît par le sentier avec son chien.
De temps en temps, à des distances énormes, me parviennent les échos de poursuites acharnées. Des détonations indiquent que la chasse est fructueuse.
Je fais les cents pas tranquillement dans mon espace de l'autre côté du mur par rapport au maquis et soudain ……..un drôle de petit frisson me parcourt l'échine au froissement de quelques térébinthes. A tout hasard, j'arme mon pistolet en douceur et me mets face à l'ouverture du mur.
Des branches écartées lentement du buisson qui me fait face, une des plus grosses hures de sanglier jamais vue m'observe, avec des yeux inquiets et des crocs à vous éventrer n'importe qui.
D'un bond, je suis à cheval sur le passage, un pied de chaque côté et, sans hésiter, je lui lâche une petite rafale de quelques balles pour l'obliger à aller se faire tuer ailleurs.
Furieux, avec un affreux grondement, il fonce dans le trou et me passe entre les jambes. Faisant promptement demi-tour et comme pour le saluer, j lui vide mon chargeur dans le derrière.
Par un curieux effet d'écho, j'entends ma dernière rafale résonner dans le bois. Je ne suis pas le seul, car, au bout d'un bon moment, un premier chasseur, puis un second et peu à peu toute la troupe arrive.
" Vous avez vu la bête ??? " Je pense bien. Il a filé par là !
" Vous avez tiré dessus ? Bien oui, mes balles ricochaient, vous pensez avec un cuir pareil ! "
Mais les chiens avaient pris la piste et, rassemblés à une centaine de mètres, gueulaient à l'hallali !!!
Et la foule de se précipiter et moi de suivre vaguement inquiet.
Cent kilos de sanglier gisaient à nos pieds, certainement le plus grand mâle de tout ce coin de maquis !!!
" Une seule balle bien placée, dit le Comte, ironiquement et effectivement la plus grosse bête est abattue ".
Mais, déjà les rabatteurs explorent la carcasse et ……..il y a plein de trous un peu partout !
" Vous parlez de ricochets ? Avec les hémorragies internes, on aura de la veine si la moitié du cochon est consommable !
Le lendemain, à table, le Colonel : " Le Duc, il paraît que vous vous êtes illustré hier ! On peut dire adieu au cuissot habituel !
Pauvre véto ! Gros rires généraux, mais pas généreux é !

Nemours, le 5 Septembre 1998
Veille de l'ouverture de la chasse en Corse
A.-Ch. LE DUC